La cession des Chantiers de l’Atlantique de Saint-Nazaire à Fincantieri au point mort

Wonder of the Seas - Chantiers de l'Atlantique Saint-Nazaire

Site incontournable du paysage industriel français, les chantiers de Saint-Nazaire sont l’un des fleurons mondiaux de la construction navale civile. L’ancien STX France, qui a retrouvé depuis 2018 son nom historique des Chantiers de l’Atlantique, détient aujourd’hui un savoir-faire presque unique au monde dans le secteur des grands navires de croisière.

Leader mondial de la construction de grands paquebots, maillon incontournable de l’industrie nationale de Défense, moteur de toute une région tournée vers l’économie bleue, les Chantiers de l’Atlantique font partie du patrimoine industriel de la France. Pourtant, le Gouvernement – qui est aujourd’hui son actionnaire majoritaire – entend céder cet atout stratégique à son principal concurrent italien, le groupe Fincantieri, aux termes d’un accord signé il y a plus de trois ans et arrivant à échéance au 31 décembre. Actée par les pouvoirs publics, la réalisation de la cession est désormais suspendue à l’autorisation de la Commission européenne, qui l’examine au titre du droit de la concurrence. Si cette vente se concrétise, les Chantiers changeront de propriétaire pour la cinquième fois en moins de quinze ans.

Cliquez ici pour agrandir l’infographie

Une position stratégique dans le secteur de la construction de paquebots de croisières

Tournés dès leurs débuts vers la construction de grands paquebots, les Chantiers de l’Atlantique ont bâti un solide avantage comparatif dans un secteur très compétitif. Ils font aujourd’hui partie des trois seuls constructeurs au monde dépositaire du savoir-faire de « grand assembleur » de navires de croisière, détenant près de 24 % du marché. L’entreprise produit principalement pour l’export, performance particulièrement remarquable dans le contexte d’une balance commerciale française durablement déficitaire.

Celebrity Apex - Saint Nazaire - Chantier de l'Atlantique

Alors que le centre de gravité de la construction navale mondiale s’est déplacé vers l’Asie, le secteur des grands paquebots est le dernier bastion de l’industrie européenne : ni la Chine, ni la Corée du Sud n’ont pour l’instant pénétré ce segment, qui reste la spécialité de Saint-Nazaire, de l’italien Fincantieri et de l’allemand Meyer Werft.

À l’heure où la construction navale fait face au double défi d’une activité économique cyclique et d’évolutions sociétales remettant en cause les modèles traditionnels, les Chantiers de l’Atlantique disposent d’arguments solides et innovants pour tirer leur épingle du jeu de la compétition mondiale. En particulier, ils sont bien positionnés sur le marché des propulsions propres et des « navires du futur », ayant par exemple reçu commande pour les premiers paquebots fonctionnant au gaz naturel liquéfié.

Silenseas -Chantiers de l'Atlantique Saint-Nazaire

Les Chantiers de l’Atlantique jouissent d’infrastructures uniques dans l’estuaire de la Loire, qui ont été complétées par des investissements importants au cours des dernières années. En 2016, en 2018, puis en 2019, c’est à Saint-Nazaire qu’ont été successivement construits les plus grands paquebots du monde.

 

 Chantiers de l'Atlantique Saint-Nazaire

Les Chantiers ont acquis plusieurs siècles d’expérience dans la coordination et l’orchestration de plus de 400 000 tâches différentes, faisant intervenir une diversité de compétences et de composantes pour chaque navire. Cette diversité d’activités génère plus de 9 000 emplois directs et indirects dans toute la région, irriguant plus de 500 fournisseurs et sous-traitants. Plus de 55 % de la valeur des paquebots des Chantiers est produite en France, témoignant du fort ancrage local et national de l’entreprise. À ce titre, la préservation de ses emplois et des savoir-faire relève de la souveraineté économique du pays.

Chantiers de l’Atlantique : la commission des affaires économiques du Sénat appelle le Gouvernement à penser un nouveau projet

Sophie Primas - présidente de la commission des affaires économiques - Photo DR« L’accord signé il y a près de trois ans n’est toujours pas mis en œuvre : le rachat des Chantiers de l’Atlantique par Fincantieri, qui peine à convaincre, est aujourd’hui enlisé. Il est temps que le Gouvernement en prenne acte, et s’attelle dès maintenant à construire un projet d’avenir : nous avons mis en lumière des alternatives intéressantes« , a affirmé la présidente de la commission des affaires économiques, Sophie Primas, lors de la présentation de son rapport ce mercredi 28 octobre 2020.

Fruit de travaux lancés au début de l’année, le rapport adopté par la commission revient sur l’opération de rachat de l’entreprise de construction navale de Saint-Nazaire par le groupe italien Fincantieri. Décidée en 2017 dans le cadre de la faillite de la maison-mère sud-coréenne des Chantiers, la vente de la majorité du capital à Fincantieri, qui devait intervenir en 2020 après autorisation de la Commission européenne, se trouve désormais au point mort. Après avoir été prolongé déjà trois fois, l’accord de cession sera caduc au 31 décembre 2020.

« Nos auditions et déplacements, au plus près des salariés des Chantiers, des entreprises locales, mais aussi nos rencontres avec des experts du secteur et des représentants des compagnies de croisière, nous ont convaincus que la cession envisagée présente des risques avérés pour les savoir-faire, la souveraineté et l’emploi français. » En particulier, le rapport soulève les risques de transfert de savoir-faire vers la Chine, Fincantieri étant engagé dans un partenariat approfondi avec le géant public chinois de la construction navale. Seuls les chantiers européens sont pour l’instant capables de construire les grands paquebots emblématiques de Saint-Nazaire.

La présidente Primas a également exposé les inquiétudes relatives à la pérennité du tissu économique local, le constructeur italien comptant déjà de nombreux sites de production dans le monde et s’appuyant sur son propre réseau de fournisseurs. « Bien que l’État se soit efforcé de renégocier les conditions de la vente pour instaurer certains garde-fous, force est de constater que les garanties apparaissent insuffisantes. L’expérience des dossiers Alstom-GE ou Technip-FMC nous a montré que le Gouvernement n’est souvent pas en mesure de faire respecter les engagements pris par l’acquéreur. Rien n’assure que la volonté politique sera là.« 

Les sénateurs rappellent en outre que les activités des Chantiers de l’Atlantique sont un maillon de la souveraineté militaire, s’agissant d’une compétence nécessaire à la production de grands navires militaires comme le porte-avions de nouvelle génération. « Après Aéroports de Paris, après Alstom, la France va-t-elle brader cet actif unique, pour un montant non défini, que nous estimons inférieur à 60 millions d’euros ? », s’est interrogée la présidente Sophie Primas.

Alors que la cession est actuellement bloquée en l’attente de la décision européenne, la commission des affaires économiques appelle le Gouvernement à prendre acte de ces carences pour « éviter l’erreur stratégique » et à réfléchir dès aujourd’hui à un nouveau projet de reprise pour les Chantiers de l’Atlantique, afin de « construire l’avenir ».

La commission identifie trois lignes fortes pour construire un projet alternatif équilibré

  1. Maintenir une présence de l’État au capital, qui reflète les enjeux de souveraineté et joue un rôle stabilisateur pour le capital et les garanties financières
  2. Accueillir des partenaires privés porteurs d’un véritable projet industriel pour les Chantiers, qui offrent des complémentarités et un potentiel de développement. Leur engagement au capital devra être de long-terme, et intégrer les aléas conjoncturels liés au caractère cyclique de la construction navale.
  3. Encourager un capitalisme territorial cohérent avec l’ancrage local des Chantiers, en associant pleinement les collectivités et les entreprises locales au projet, en leur permettant notamment de s’engager davantage au capital de l’entreprise.

ARTICLE PUBLIÉ PAR CORINNE ANCION

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.